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L’homme et la nature : la description du jardin dans le Coran

Par le docteur Farhat Messaadi, enseignant-chercheur.

L’homme s’est toujours senti attiré par la nature considérée comme cadre idyllique à son équilibre intérieur, qu’elle soit perçue en tant que refuge, qu’elle soit confidente lorsque la tristesse l’envahit et l’accable, ou qu’elle soit vue comme le réceptacle privilégié de ses épanchements affectifs.

La nature, sous tous les cieux et à toutes les époques, a tissé le cocon idéal offrant à l’homme la protection maternelle souhaitée sans laquelle il ne pourra ni évoluer ni exprimer le meilleur de ses émotions humaines. La nature constitue un trésor de richesses infinies : elle est le modèle à suivre, la protectrice, la salvatrice, l’initiatrice, la consolatrice. Aucune discipline artistique, peinture, sculpture, poésie ou composition musicale n’échappe à son influence, ce qui a fait dire à Madeleine L. Cazamian, commentant la phrase célèbre de Yeats[1] « It is time that I write my will ».

« Et il [Yeats] désigne ses héritiers. Son choix ? Les hommes jeunes, les hommes simples, forts et droits, que rien n’éloigne de la saine nature ».

Le romantisme européen a, lui aussi, pris pour matrice la nature, la terre nourricière, début et fin de toute chose, l’alpha et l’oméga de la production artistique sous toutes ses formes. Du XVIème au XIXème siècle, en Angleterre, en Italie, en France et en Allemagne, se dessine un mouvement de retour à la nature comme source d’inspiration suprême et perfection à atteindre. De Keats à Goethe en passant par Manzoni et Victor Hugo, les poètes romantiques européens ont adopté une démarche identique à celle de leurs prédécesseurs arabes qui avaient « suivi nature » comme eût dit Montaigne : le thème de la description de la nature fait partie des thèmes les plus anciens de la poésie arabe.

Dès la période antéislamique, les poètes arabes ont entretenu un rapport privilégié avec la terre. Pendant leurs voyages, ils ne cessaient de dépeindre les paysages qui s’offraient à eux, étendues désertiques à perte de vue. Mais à l’arrivé de l’Islam, des villes raffinées vont voir le jour, influençant l’écriture des poètes fascinés par les fleurs, les fontaines, les jets d’eau et les jardins.


La description du jardin dans le Coran


La description du jardin dans le Coran est récursive et importante, d’autant plus que l’étymologie de « Ğanna : جَنَّة » renvoie, à la fois, au jardin et au paradis. La même image se retrouve dans l’Ancien Testament où l’on parle des « parcs des paradis ».

Certes, la nature n’a pas seulement été créée pour nourrir l’homme et les animaux mais lui est également attachée une fonction esthétique destinée à nourrir son esprit :


" أَمَّنْ خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ وَأَنْزَلَ لَكُمْ مِنَ السَّمَاءِ مَاءً فَأَنْبَتْنَا بِهِ حَدَائِقَ ذَاتَ بَهْجَةٍ مَا كَانَ لَكُمْ أَنْ تُنْبِتُوا شَجَرَهَا أَإِلَٰهٌ مَعَ اللَّهِ بَلْ هُمْ قَوْمٌ يَعْدِلُونَ (60) ".


« N’est-ce pas lui qui a créée les cieux et la terre et qui, pour vous, a fait descendre du ciel une eau grâce à laquelle nous faisons croître des jardins remplis de beauté dont vous ne sauriez faire pousser les arbres ? Ou bien existe-t-il une divinité à côté de Dieu ? Mais non !...

Voilà des gens qui lui donnent des égaux »[2].


L’esthétique coranique passe immanquablement par la description de la beauté du jardin. En effet, il n’est pas vain de constater que le terme « arbre : شجر », avec ses formes dérivées, revient vingt-six fois dans le Coran, que le vocable « fruit : ثمار » y est répertorié vingt-deux fois, que le mot « plante : نبات » est évoqué vingt-six fois aussi. Quant au terme « paradis : جنّة», il a été mentionné quatre-vingt-trois fois. Néanmoins, nous constatons que le mot au singulier et au pluriel est comptabilisé cent trente-huit fois.

Ces chiffres démontrent sans ambages à quel point le plaisir lié au corps est présent dans le Coran sans, pour autant, oublier celui lié à l’esprit.

Maintes fois, dans le texte coranique, Dieu nous apostrophe et nous demande de prendre conscience de la beauté de la nature. Il nous dessille les yeux alors que nous nous promenons au milieu d’un jardin et nous invite à en apprécier la sublime splendeur :

" فَلْ فِيهَا حَبًّا (27) وَعِنَبًا وَقَضْبًا (28) وَزَيْتُونًا وَنَخْلًا (29) وَحَدَائِقَ غُلْبًا (30) وَفَاكِهَةً وَأَبًّا (31) مَتَاعًا لَكُمْ وَلِأَنْعَامِكُمْ ".


« Que l’homme considère sa nourriture. Nous avons répandu l’eau avec abondance, puis nous avons fendu la terre profondément, nous en avons fait sortir des céréales, des vignes et des légumes, des oliviers et des palmiers, des jardins touffus, des fruits et des pâturages dont vous jouissez, vous et vos troupeaux[3]».


L’accent est tellement mis sur l’importance et l’esthétique du paradis (ğanna) dans le texte coranique que les architectes en ont déduit l’impérative nécessité de concevoir des édifices dont la majesté est rehaussée par des jardins extrêmement élaborés :


" إِنَّ لِلْمُتَّقِينَ مَفَازًا (31) حَدَائِقَ وَأَعْنَابًا (32) ".


« Ce sera un succès pour ceux qui craignent Dieu : des vergers et des vignes[4] ».


Ibn ᶜAbbâs[5] a expliqué que les jardins auxquels fait référence la sourate citée précédemment étaient le paradis entouré de plantes, de palmiers, d’arbres et, plus précisément, d’arbres fruitiers. Les arbres ne produisent pas que des fruits. Ils sont également ombreux et font le délice des habitants du Paradis. De fait, on trouve, dans le Coran, les versets suivants[6]:


" وَجَزَاهُمْ بِمَا صَبَرُوا جَنَّةً وَحَرِيرًا (12) مُتَّكِئِينَ فِيهَا عَلَى الْأَرَائِكِ لَا يَرَوْنَ فِيهَا شَمْسًا وَلَا زَمْهَرِيرًا (13) وَدَانِيَةً عَلَيْهِمْ ظِلَالُهَا وَذُلِّلَتْ قُطُوفُهَا تَذْلِيلًا (14) ".


« Il les récompensera pour leur patience en leur donnant un jardin et des vêtements de soie. Là, accoudés sur des lits d’apparat, ils n’auront à subir ni soleil ardent, ni froid glacial. Ses ombrages seront à proximité et ses fruits inclinés très bas, pour être cueillis ».


Ces versets nous montrent clairement les deux aspects du bonheur à la fois physique et spirituel : les arbres nourrissent l’homme mais leur fonction ne s’arrête pas là. Ils embellissent les jardins du paradis grâce à leur solennelle grandeur que vient souligner une ombre parfaitement dessinée donnant de l’ampleur à leur majestueuse beauté. Cette ombre contribue au bien-être de l’individu dont toutes les aspirations sont comblées. La vue et l’esprit se conjuguent pour atteindre à la félicité. Toutes ces descriptions coraniques ont influencé la conception de l’architecture musulmane qui a construit de magnifiques résidences trônant au milieu de jardins verdoyants et luxuriants mettant en valeur ces demeures. On trouve celles-ci aussi bien en Andalousie avec l’Alhambra de Grenade, qu’en Perse, à Bagdad, en Syrie ou en Turquie.

[1] Yeats, William Butler, Poèmes choisis, Paris, éd. Montaigne, 1954. p. 89.


[2] Coran, trad. Denise Masson, Gallimard, 1967, Les fourmis, S. XXVII, V. 60.


[3]Coran, op. cit., Il S’est Renfrogné, S. LXXX, V . 24 à 32.


[4]Coran, op. cit., L’Annonce, S. LXXVIII, V. 31 à 32.


[5]Abd Allâh Ibn ᶜAbbâs (619-688), était respecté par les musulmans pour ses connaissances et était un expert dans le Tafsîr du Coran, ainsi que dans la Sunna.


[6]Coran, op. ci.t., L’Homme, S. LXXVI, V. 12-14.

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