En 2019, la modeste maison d’édition Oryms, née en 2018, bousculait le marché du livre dit « communautaire » en présentant pour la première fois un roman d’aventures historique destiné aux jeunes adolescents musulmans en priorité, mais aussi aux adultes. L’auteur, Lyess Chacal, diplômé de l’université Paris IV Sorbonne et titulaire d’une thèse de doctorat qui a porté sur les vanités humaines dans la pensée islamique, est tout simplement parti d’un constat lié à son expérience professionnelle et associative. Ancien étudiant de l’IUFM de Paris (Institut universitaire de formation des maîtres), son appétence pour l’éducation et la pédagogie ne s’est jamais démentie.
Cet ancien cadre de centre de formation et d’un collège privé musulman notamment, en plus de ses expériences associatives, en milieu laïque et musulman, a nourri sa plume de ses expériences lors de la rédaction du premier tome de la célèbre saga Saladin remonte le temps à la rencontre de l’histoire, qui compte aujourd’hui sept tomes. Le constat établi par cet auteur, dont nous parlions plus haut, tient à un phénomène qui n’a cessé de s’amplifier au fil des années chez les jeunes qui ont une double culture : l’acculturation et la dépréciation d’une civilisation dont ils ignorent tout ou presque. Dès lors, le défi, de taille, se résumait à cette interrogation : comment amener les jeunes et les moins jeunes à découvrir ou à redécouvrir ce qui les lie à leur histoire ou à celle de leurs aînés ? Pour les personnes ayant embrassé l’islam en particulier, le défi était tout autre : leur faire découvrir ce que les manuels d’histoire dans la plupart des pays occidentaux abordent timidement, pour ne pas dire jamais.
Paul Valéry (1871-1945) écrivait : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines ».
Cette réflexion de Paul Valéry nous amène ainsi à nous demander si l’Histoire, telle qu’elle nous est enseignée, est ou non objective ? Si oui, comment expliquer que, dans de nombreux pays, elle occulte les apports des autres civilisations ou, à défaut de les occulter, qu’elle en minimise les influences et les bienfaits dont ont pu bénéficier, directement ou indirectement, tant de générations d'hommes et de femmes à travers le monde ? La civilisation arabo-musulmane est l’une des « victimes » incontestables de cette forme d’amnésie, d’oubli de l’Histoire. Quels sont ceux d’entre nous aujourd’hui capables de citer les noms de grandes figures historiques d’une civilisation qui, durant de nombreux siècles, a régné sur le monde grâce à la maîtrise d'une multitude de savoirs que l’on continue d’utiliser à l’époque moderne ? Évoquez Newton, Marco Polo ou Aristote et vous verrez le monde entier se lever comme un seul homme et les applaudir comme pour signifier qu’ils les ont « reconnus ». Citez Ibn Khaldoun, Ibn Battûta, Aboulqâsim al Zahraoui ou al Idrîssî, et vous n’aurez que des dos tournés, signe de l’insignifiance supposée de ces figures ignorées de l’Histoire ou du moins connues par une poignée d’initiés seulement. Si, ceux que l’Histoire a qualifiés de « grands hommes », sont morts et bien morts, n’ayant donc que faire des honneurs posthumes, il n’en reste pas moins que, d’une certaine façon, nous concourons à les « faire mourir » une seconde fois par l’oubli et l’inexistence d’un travail de mémoire « collective » nécessaire à la compréhension du présent et, de surcroît, nécessaire à la construction de l’avenir. Ce dernier aspect donne, d’ailleurs, une incroyable résonance à ce qu’écrivit Marc Bloch (1886-1944) il y a bien longtemps : « l’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent ; elle compromet, dans le présent, l’action même. »
La saga Saladin a été pensée dans un objectif sain et serein. Pas d’esprit de revanche, pas d’opposition et surtout pas d’approche apologétique qui aurait rendu une telle œuvre peu utile au demeurant. Il fallait faire parler les sources historiques et les confronter. C’est ce qu’a fait l’auteur, fort de sa maîtrise dans les deux langues, l’arabe et le français ; mais plus que cela encore, ce fils d’immigrés algériens, né en France, avait aussi les clés pour parler à ces jeunes qui, d’une certaine façon, lui ressemblent.
En alliant littérature, fiction, voyages dans le temps et faits historiques, la saga Saladin a su conquérir un large public. Et c’est bien là tout l’intérêt de cette œuvre littéraire : inviter le lecteur à un voyage dans le temps, à travers le héros de la saga, Saladin Aït Hammou, jeune élève de 5e, qui va interagir lors de ses voyages avec les grandes figures du patrimoine arabo-musulman. Il fallait, en effet, imaginer un univers ludique pour mieux aider le lecteur à apprendre l’histoire de ces personnages qui ont contribué au bien de l’humanité, mais il fallait aussi et surtout créer des intrigues palpitantes, confrontant souvent le héros du roman à de réels dangers.
Bref, ce roman a repris certains codes des romans fantasy pour offrir au lectorat musulman un subtil mélange d’histoire, de citations de grands auteurs (musulmans et occidentaux), et de réflexions sur la société d’aujourd’hui sans oublier des citations coraniques et d’authentiques traditions prophétiques. Différentes époques sont ainsi explorées, de l’âge d’or de l’islam aux périodes coloniales, rien n’est éludé. Chacun des sept tomes de la saga explore un univers différent.
C’est ainsi que le lecteur découvrira l’histoire d’al Andalus, en Ibérie (Espagne aujourd’hui), les grandes civilisations omeyyades et abbassides notamment, sans oublier les Fatimides. Tout est prétexte à écrire. Les trois premiers tomes, dont le dénouement de l’intrigue n’est connu que dans le tome 3, sont l’occasion de dessiner le profil du jeune Saladin, qui n’a aucun lien évidemment avec le Saladin historique, Salah eddine al Ayyoubî, et de l’amitié qu’il va tisser avec l’autre grand héros de la saga, le célèbre voyageur du XIVe siècle Ibn Battûta. Dans le tome 4, l’auteur explore l’histoire des noms de rue de Paris et s’interroge sur le pourquoi de l’existence d’autant de rues renvoyant à des noms de capitales ou de grandes villes musulmanes. C’est ainsi que Saladin devient « le prétexte » à une exploration de cette histoire et qu’il se retrouve, malgré lui, spectateur des événements auxquels renvoient ces noms de rue : prise d’Alger en 1830, pour la rue d’Alger, bombardement du port de Tanger en 1844, pour la rue de Tanger, rue d’Aboukir, en référence à la grande bataille menée en Egypte par Bonaparte en 1798, etc. Le tome 5 relate l’histoire des senteurs et notamment celle de l’encens, du café, boisson qui fut d’ailleurs interdite à La Mecque et dans de nombreux pays musulmans au XVIe siècle avant d’être tolérée, sans parler du poivre de l’État du Kerala en Inde qui avait, un temps, dépassé le cours de l’or !
Bref, chaque tome est une invitation au voyage. Que dire du tome 6 qui nous fait découvrir Bagdad à trois époques différentes et le port d’Alexandrie ? Le tome 7, qui clôt la saga, est une fin en apothéose qui nous fait voyager dans la Sicile musulmane avant de se terminer, presque de manière dramatique, avec la chute de Grenade en 1492. La saga Saladin est donc à la fois un hymne à l’histoire musulmane, une expérience littéraire unique et un sentiment qu’après avoir lu tous ces tomes, on peut enfin se sentir fier d’une si riche histoire. Saladin est, en quelque sorte, un trait d’union entre différentes cultures et un baume au cœur pour celles et ceux qui doutaient : nous appartenons bel et bien à une même histoire, une même humanité, ce qui n’interdit pas de cultiver nos différences. Comme l’écrivait d’ailleurs le grand penseur Michel Serres : « Être cultivé, c'est disposer d'un minimum de connaissances émanant d'origines extrêmement diverses, et être capable de les faire communiquer entre elles. »